Salvador Dali - Journal d'un génie

Publié le par Athalide

Salvador Dali, Journal d'un génie (1964)


    Abandonnant l'autobiographie (v. l'excellent La vie secrète de Salvador Dali), Dali se tourne vers le journal afin de poursuivre l'édification littéraire d'un monument élevé à sa propre gloire. Si dans La vie secrète de Salvador Dali, le peintre catalan s'interrogeait sur le point de savoir s'il était un génie, dans Journal d'un génie, il en est persuadé et tente en narrant son quotidien d'en convaincre ses lecteurs et de leur faire partager certains aspects de la vie quotidienne d'un génie !  
    Ainsi, s'enchaînent les expériences métaphysiques les plus importantes et les plus incroyables comme celle éprouvée le 6 septembre 1953 :

« Chaque matin, au réveil, j'expérimente un plaisir suprême qu'aujourd'hui je découvre pour la première fois : celui d'être Salvador Dali, et je me demande, émerveillé, ce que va encore faire de prodigieux aujourd'hui ce Salvador Dali. Et chaque jour, il m'est plus difficile de comprendre comment les autres peuvent vivre sans être Gala ou Salvador Dali »

    Dali l'emphatique, se raconte et conte sa vie. Le quotidien et le particulier se mêlent aux considérations générales péremptoires sur le tout et le rien : les nationalités (« Toute la différence avec l'Allemagne d'un Hitler masochiste est que, nous les Espagnols, nous ne sommes pas Allemands et que nous sommes même et un petit peu le contraire », 8 mai 1956), la religion (« L'Assomption est un ascenseur. Elle monte grâce au poids du Christ mort »), quel que soit le sujet abordé l'auteur de la méthode « paranoïa-critique » sait capter l'attention de son lecteur par une originalité de pensée et de ton déconcertante.

    Mais ce journal est avant tout un immense hymne à l'autocélébration («  Tant d'événements typiquement daliniens en si peu de temps me confirment que je suis parvenu au summum de mon génie », 20 août 1952), un prétexte aux comparaisons cosmiques (« J'ai la certitude que mes qualités d'analyste et de psychologue sont supérieures à celle de Marcel Proust », 1er novembre 1952).

    Ce qui surprend, c'est cette capacité à toujours prendre à contre-pied son lecteur grâce à une tournure d'esprit bien particulière : « j'étais de ceux qui disaient qu'il ne fallait pas brûler le musée du Louvres. Jusqu'à présent, je vois qu'on a pris en considération mon point de vue à ce sujet : on n'a pas brûlé le musée du Louvres », 13 mai 1956.

        
    Celui qui « plane au-dessus de tout avec une intelligence quasi surhumaine » n'en oublie pourtant pas l'essentiel : la peinture, point nodal de son existence auquel il consacre l'essentiel de son temps. Dali le fantasque, l'original, sait par où il faut passer avant de pouvoir s'exprimer librement : « Commencez par dessiner et par peindre comme les anciens maîtres, après cela faites comme vous l'entendez, vous serez toujours respectés ». (11 mai 1953). Cette quête de la technique c'est la grande affaire de sa vie, et derrière les expressions outrancières, transparait l'angoisse du créateur dont le perfectionnisme tourne à la quête d'un absolu : « En attendant, ma technique est si avancée que je ne peux pas me permettre, même en pensée, la blague de mourir. Même très vieux » 15 aout 1953.

    Au passage, il en profite pour égratigner ses contemporains : Pollock (« Il n'est pas aussi mauvais que Turner. Parce qu'il est encore plus nul », 24 mai 1953), ou encore Buñuel avec qui il a pourtant collaboré : « Depuis cette date [celle de leur dernière collaboration], Buñuel a travaillé seul et mis en scène d'autres films, me rendant ainsi l'inestimable service de révéler au public à qui revenait le côté génial et à qui le côté primaire du Chien andalou et de L'Age d'or » (1er juin 1953).

 
    Alors, bouffonnerie, énième provocation Dalinienne que ce Journal d'un génie ? Pas seulement, car derrière l'enflure de ce livre drôle, Dali sait être profond et convaincant : assurément, Dali est génial et il parvient au travers de ces pages à nous faire partager le goût de ses vertigineuses interrogations et introspections métaphysiques et la « folie » de sa peinture. Se fait jour derrière ses formules souvent brillantes, l'esprit aiguisé d'une personnalité hors-norme. On décèle chez Dali, malgré ses « moustaches antinietzschéennes », la forte influence du philosophe allemand, particulièrement celui de la dernière période avant l'effondrement, celle d'Ecce Homo où l'emphase le dispute à la gravité.

 

    Voilà donc un livre profond et drôle. Dali peintre immense, confirme avec cet ouvrage qu'il est également un écrivain original et fantasque, mais pouvait-il en être autrement ?
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