Je réclame la mort...

Publié le par Athalide

Moi, l'intellectuel (extrait) 

   "Je n'ai pas voulu être un intellectuel qui mesure prudemment ses paroles. J'aurais pu écrire dans la clandestinité (j'y ai pensé), écrire en zone libre, à l'étranger.

   Non, il faut prendre ses responsabilité, entrer dans des groupes impurs, admettre la loi politique qui est toujours d'accepter des alliés méprisables ou odieux. Il faut se salir au moins les pieds, mais pas les mains. Je ne me suis pas sali les mains, seulement les pieds.

   Je n'ai rien fait dans ces groupes. Mais j'y suis entré pour que vous me jugiez aujourd'hui, pour me mettre au niveau du jugement courant, vulgaire. Jugez, comme vous dites, puisque vous êtes juges ou jurés.

   Je me suis mis à votre merci, bien sûr de vous échapper, hors le moment, dans le temps.
   Mais dans le moment, jugez-moi et à plein. Je suis venu pour cela.

   Vous ne m'échapperez pas, je ne vous échapperai pas.

   Soyez fidèles à l'orgueil de la Résistance comme je suis fidèle à l'orgueil de la Collaboration. Ne trichez pas plus que je ne triche. Condamnez-moi à la peine capitale.

   Pas de demi-mesure. La pensée était devenue facile, elle est redevenue difficile, ne retombez pas dans la facilité.

   Oui je suis un traître. Oui, j'ai été d'intelligence avec l'ennemi. J'ai apporté l'intelligence française à l'ennemi. Ce n'est pas ma faute si cet ennemi n'a pas été intelligent.

   Oui, je ne suis pas un patriote ordinaire, un nationaliste fermé : je suis internationaliste.

   Je ne suis pas qu'un Français, je suis un Européen.

   Vous aussi vous l'êtes, sans le savoir ou le sachant. Mais nous avons joué, j'ai perdu.

   Je réclame la mort".

Pierre DRIEU LA ROCHELLE, extrait de Moi, l'intellectuel (annexe III, in Journal 1939-1945, Gallimard)

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