NIETZSCHE - Ecce homo

Publié le par Athalide

NIETZSCHE, Ecce homo (1888)

Cet ouvrage tient une place particulière dans l’œuvre de Nietzsche. Dans Ecce homo (" Voici l’Homme ", titre provocateur reprenant la phrase prononcée par Ponce Pilate pour présenter Jésus à la foule) il s’est fixé pour objectif de se présenter à ses contemporains et futurs lecteurs :

" En prévision du devoir qui va m'obliger bientôt à soumettre l'humanité à la plus dure exigence qu'on lui ait jamais imposée il me semble indispensable de dire ici qui je suis ". (Préface)

 

Du reste, si l’ouvrage emprunte à l’autobiographie, c’est pour s’en écarter aussitôt et corrompre le genre. À mi chemin entre l’emphase et la grandeur Nietzsche au travers de 4 chapitres dont les intitulés en disent long sur le ton adopté  (Pourquoi je suis si sage, Pourquoi j’en sais si long, Pourquoi j’écris de si bon livres, Pourquoi je suis un destin) dresse le bilan de son œuvre, de sa vie, de l’état de l’Europe et augure de sa place dans la l’histoire de la philosophie. Celui contraint d’être édité à compte d’auteur et dont l’œuvre suscite chez ses contemporains une relative indifférence affirme avec clairvoyance son rôle majeur dans la philosophie. Ce qui à l’époque pouvait paraître présomptueux fait figure aujourd’hui d’affirmation prophétique : " Je connais mon lot. Un jour viendra où le souvenir d'un événement formidable s'attachera à mon nom, le souvenir d'une crise unique dans l'histoire de la terre, de la plus profonde collision des consciences, d'un décret édicté contre tout ce qui avait été cru, exigé et sanctifié jusqu'à nos jours. Je ne suis pas un homme, je suis une dynamite. (Pourquoi je suis une fatalité, § 1).

 

Ecce homo est l’occasion pour le philosophe allemand de passer en revu tous ses ouvrages afin d’en donner l’apport et les grandes lignes et d’en révéler les soubassements. Nietzsche en profite également pour régler ses comptes avec l’Allemagne. Ce livre, beaucoup plus que les précédents, est violemment anti-germanique et peut se lire comme un des plus beaux hommages rendu à la France. Cet homme pourtant peu enclin aux compliments élogieux, n’a pas de mots assez doux pour elle :Au bout du compte c'est toujours à quelques vieux auteurs français que je reviens : je ne crois qu'à la civilisation française et tiens pour victime d'un malentendu tout ce qui se croit " cultivé " sans elle dans les limites de l'Europe ; quant à la culture allemande je n'en parle évidemment pas... Les rares esprits vraiment cultivés que j'aie rencontrés en Allemagne devaient leur mérite à la France ".

Cet engouement n’est pas limité à la France du Grand siècle, il trouve chez ses contemporains français les qualité qu’il réfute à l’allemand : " je n'en goûte pas moins non plus la société charmante des tout derniers Français. Je ne vois vraiment pas en quel siècle le filet pourrait ramener d'aussi nombreux, et curieux, et délicats psychologues que ceux qu'on peut pêcher dans le Paris de nos jours : je nomme, au hasard - le nombre est trop grand - MM. Paul Bourget, Pierre Loti, Gyp, Meilhac, Anatole France, Jules Lemaître ; ou encore, pour distinguer un écrivain de la forte race, un vrai Latin que j'aime entre tous, je citerai Guy de Maupassant. "

Pour Nietzsche le vrai danger c’est l’Allemagne : " Partout où va l'Allemagne elle corrompt la culture. II a fallu la guerre, en France, pour affranchir enfin les esprits... " et d’ajouter plus loin " Partout où va l'Allemagne elle corrompt la civilisation " (Pourquoi j’en sais si long, §1 & §5). Que la France ait été terrassée en 1870 par l’aigle allemand n’y change rien : " Ce serait la pire méprise que d'aller croire que les grands succès guerriers de l'Allemagne prouvent quoi que ce soit en faveur de cette culture, ou signifient même sa supériorité sur celle de la France... " (Pourquoi j’écris de si bons livres, § 1).

Voilà qui rend inexplicable les tentatives de récupération de Nietzsche par les nationalistes allemands les plus fanatiques !

Ecce homo livre profond est également un livre drôle car Nietzsche possède le don de la formule assassine et péremptoire. Mais c'est aussi un livre grave écrit à une date charnière dans la destinée de celui qui philosophait à coup de marteau. Comme l’a si bien remarqué Roberto Calasso (dans la préface à l'édition 10/18), Nietzsche dans cet ouvrage " prend congé de lui-même " ce qui donne à l’ouvrage une teinte douloureuse, triste et nostalgique. L’un des plus grands penseurs que l’humanité ait engendré va peu de temps après, plonger définitivement dans la folie, précisément le 3 janvier 1889 où, place Carlo Alberto à Turin, Nietzsche voit un vieux cheval se faire battre par un cochet, se précipite, s’accroche en pleurant au cou de l'animal pour que cessent les coups de fouets qui pleuvent sur la pauvre bête. Un attroupement se forme, il tombe sans connaissance, il a 45 ans et jamais plus il n’écrira ni ne parlera. C’est le mutisme complet jusqu’à sa mort en 1900.

Ce " grand effondrement ", qui préfigure l’effondrement même de l’Europe, va mettre un terme définitif à une des pensée les plus puissantes et les plus singulières de l’histoire de la philosophie.

Ecce homo est un bol d’air vivifiant ainsi qu’une invitation stimulante à la véritable pensée contre celle sclérosée, préfabriquée et institutionnelle.

" Le savant, qui ne fait plus au fond que " déplacer " des livres - deux cents par jour pour un philologue de dispositions moyennes finit par perdre radicalement la faculté de penser par lui-même. S'il ne remue plus de livres il cesse de penser. Il répond simplement à une excitation, à une idée qu'il a lue, et finit par se contenter de réagir. Le savant dépense toute sa force à approuver et à contredire, à critiquer du déjà pensé, lui-même ne pense plus du tout... Son instinct de défense s'est usé, autrement il se garderait des livres. Le savant est un décadent. J'ai vu de mes yeux des natures riches, douées et nées pour la liberté, ruinées dès la trentaine par la lecture et réduites pour jamais au simple rôle d'allumettes qu'il faut frotter pour leur faire donner des étincelles, des " pensées ". Lire un livre de bon matin, au lever du jour, en pleine fraîcheur d'esprit, en pleine aurore de la force, j'appelle cela du vice ! "(Pourquoi j’en sais si long, § 8)

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