Jacques Lanzmann (1927-2006) : Et lui, et lui, et lui...

Publié le par Athalide

Jacques Lanzmann (1927-2006) : Et lui, et lui, et lui...

Jacques Lanzmann est décédé le jour de la fête de la musique : dernier pied de nez d’un parolier qui aura largement contribué à sortir la musique pop française du bourbier dans lequelle la tenait le monde lénifiant de la musique yéyé. Il aura offert à Jacques Dutronc ses meilleurs textes et Dutronc ses meilleures musiques (il faut d’ailleurs ne pas oublier dans ces éloges funéraires adressés ça et là à Lanzmann que son épouse Anne Segalen a également contribué à l’écriture de certains des succès des deux Jacques).

Le duo formé par ces deux hommes si différents était inimitable : les textes à l’ironie mordante de Lanzmann collaient parfaitement à l’image du play-boy je-m’en-foutiste de Dutronc. Le public pour une fois ne se sera pas trompé en se ruant sur les disques de Dutronc, et faisant chaque fois un triomphe à leurs chansons car le temps de leur collaboration, les deux hommes aligneront les succès et les classiques comme rarement auparavant en France. La liste des tubes obtenus est exceptionnelle : " Et moi, et moi, et moi ", " Mini, mini, mini ", " Les play-boys ", " La fille du père Noël ", " Les cactus ", " J’aime les filles ", " Fais pas ci, fais pas ça ", " L’opportuniste ", " L’aventurier ", " Le responsable ", " L’hôtesse de l’air ", " Le petit jardin ", " Le dragueur des supermarchés " et " Il est 5 heures Paris s’éveille " (1968) couronné meilleur 45 tours français de tous les temps par un aréopage de journalistes pour un Hors-série du Nouvel Observateur.

Il faut ajouter, pour que l’inventaire soit presque complet, les autres titres parfois moins connus mais méritant tout autant le détour : la tendresse débordante de " La métaphore " ou de " Proverbes ", les hilarants " L’idole ", " Hippie, hippie, hourrah ", " Restons français, soyons gaulois ", " L’augmentation ", ou encore " À la queue les Yvelines ", " Le monde à l’envers ", rocks efficaces et matures, etc.

Le succès rencontré fut immense. Toute la France reprenait alors en chœur les chansons de Dutronc, jusqu’au Premier ministre Georges Pompidou citant " Les Cactus " pour fustiger les chausse-trappes semées par sa majorité.

Le créateur de Lui aimait à relever les travers de la société, son égoïsme (" Et moi, et moi, et moi "), la société de consommation (" La publicité "), la société de l’information (" On nous cache tout, on nous dit rien " derrière laquelle d’ailleurs pointe l’affaire Ben Barka - " L’affaire truc muche et l’affaire machin dont on ne retrouve pas l’assassin "), les thuriféraires du changement (" Les rois de la réforme "). Il ne rechignait pas à l’autodérision (" Le pire c’est que mon parolier non seulement il est fou à lier mais il voudrait m’faire chanter qu’des histoires d’obsédés " faisait-il chanter à Dutronc dans " L’idole "). Il a donné à chanter à un jeune faisant de la musique pop des textes intelligents, drôles et adultes : c'était en soi révolutionnaire !

À la fin de leur collaboration, Dutronc ne supportait plus les textes de Lanzmann les trouvant trop larmoyants (" Le petit jardin " en 1972, " La France défigurée ", 1973). Gainsbourg succèdera à Lanzmann dans l’écriture des textes sans jamais retrouver la verve du parolier congédié. Les musiques sont moins bonnes, les textes ont perdu de leur mordant, Dutronc va peu à peu recentrer ses activités sur le cinéma. Rideau ! Une page est tournée. Et ce ne sont pas les albums des années 80 très scatologiques ("Guerre et pets" notamment) qui permettront à Dutronc de renouer avec le succès d’antan.

Finalement, les deux hommes brouillés se réconcilient et s’entendent pour écrire ensemble le prochain album de Dutronc, mais le temps a passé et Madame l’existence (2003) s’avère tout à fait moyen et décevant. Le miracle attendu n’aura pas lieu, l’alchimie d’autrefois a disparu. Malgré ce faux pas, Lanzmann restera à jamais le parolier de Dutronc celui qui signa de sa plume acérée les textes de ses plus grandes chansons.

Espérons pour lui qu’il ait connu la fin esquissée dans " À la vie, à l’amour " : " Je veux mourir dans ton lit, non pas de pleurésie, mais mourir insoumis de tes cajoleries " et que ses instructions soient suivies à la lettre :

" Et quand on m’enterrera

non pas d’alléluia,

mais d’un Kama sutra,

sur ma tombe on gravera

‘à la vie, à l’amour’ "

(" À la vie, à l’amour ")

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