Années 80 : Que sont mes chanteurs devenus, que j’avais de si près tenus…

Publié le par Athalide

Années 80 : Que sont mes chanteurs devenus, que j’avais de si près tenus…

À scruter les ondes à s’en saigner les oreilles, il faut malheureusement convenir qu’aujourd’hui tout fout le camp et notamment la qualité musicale. Et nous ne pouvons qu’avoir une pensée émue pour tous ces jeunes qui n’ont pas connu les heures glorieuses de la musique où la verve des paroliers se trouvait mêlée au génie mélodique de compositeurs inspirés, ce fabuleux " Monde d’hier " que furent les " années 80 " et dont nous devons par devoir de mémoire leur conter l’épopée.

Les années 80, plus communément appelées " les eighties " par les fins lettrés de l’univers pop, furent une période musicale heureuse et lumineuse. Le transistor était en perpétuelle fête, et les tourne-disques n’en finissaient pas de faire leurs quarante-cinq tours. La galette noire, pas encore détrônée par le roi CD, se portait plutôt bien et jamais au grand jamais nous n’aurions eu l’idée de pirater la musique. Il faut dire que nous avions à cette époque bien trop de respect pour nos artistes qui nous le rendaient bien.

L’URSS prenait ses aises en Afghanistan, le Liban s’entredéchirait pour des raisons qui nous dépassaient (et pourtant nous n’étions pas très grand à l’époque, c’est tout dire) mais nous vivions dans un monde idyllique, loin des tracas du MP3, de l’Internet et des batteries de portables qui se déchargent toujours quand on en a besoin. Nous n’étions pas encore " aware ", tout juste " has been ", et le fin du fin était d’être " too much ".

Quand il nous arrive de reparler de cette décennie dorée avec d’autres vétérans, le terme authenticité s’impose avec évidence.

À l’époque, où communiquer avec deux pots de yaourts reliés par une ficelle relevait d’une véritable prouesse technique pour les presqu’ados que nous étions, se tramait une révolution technologique que nous ne soupçonnions pas et dont nous allions percevoir les premiers soubresauts au travers des ondes qui se faisaient tout à la fois libre et FM. En ce temps là, nous n’avions qu’une vision parcellaire et partielle de la décennie formidable dont nous étions à la fois les acteurs et les témoins, mais confusément nous sentions sous nos pas la marche de l’histoire s’accomplir et nos épaules frêles s’inclinaient légèrement sous le poids de la responsabilité qui nous incombait. La nuit il nous arrivait de nous réveiller, dodelinant de la tête, cillant à plusieurs reprise sous le choc de l’événement, n’en revenant pas d’avoir la chance extraordinaire de vivre un tournant de l’Humanité.

La vision syncrétique de l’Univers eighties, permet aujourd’hui de s’apercevoir que ce sentiment d’importance était réalité. Il est désormais possible de dresser le constat de cette décennie abracadabrantesque où la chanson fut portée au pinacle par quelques fous chantant animés de leur seule foi dans une musique généreuse et dansante loin de toute contingence commerciale ou marketing.

Les eighties se caractérisaient avant tout par une éthique du son, dont le symbole et la figure de proue résidait dans l’utilisation raisonnée et raisonnable du synthétiseur. Début 80, une tabula rasa était opérée. Abolis bibelots d’inanité sonore : batterie, basses et autres instruments acoustiques étaient mis au tas. L’ère bénie du tout synthétique s’ouvrait, où chacun face aux possibilités incommensurables de la machine pouvait enfin s’extirper des sonorités convenues pour créer son propre son. Et chacun y allait de sa petite cuisine pour inventer son climat et devenir le maître d’œuvre de son propre jeu d’artifice sonore.

Phil Spector prenait alors chaque jour un sacré coup de vieux et se trouvait ringardisé à jamais devant les prouesses de ces nouveaux sorciers du son. On avait jamais entendu son de basse si sautillant et si " juste " que sur " Les musiques noires " de Thierry Pastor, ni groove plus trépidant que sur " Les démons de minuit " des défunts Images. Et nous n’en revenions pas que certains des plus brillants initiateurs de ce mouvement fussent français.

Les boîtes à rythmes remplaçaient avantageusement les batteurs, en étant les gardiennes d’une frappe métronomique seule capable d’éviter la subjectivité émotionnelle d’un drummer de sessions. Les bases rythmiques devenaient le terrain d’une lutte acharnée pour le triomphe de l’originalité, et chacun redoublait d’effort pour prendre une longueur d’avance dans la conquête du son. L’heure était à l’audace et à la témérité. La rigueur était enfin de rigueur mais la fantaisie n’était pourtant pas absente (en témoigne JJ Lionel). La chanson savait être populaire sans être facile (Licence IV, Pit & Ric n’auraient aujourd’hui plus leur place tant les paroles des chansons ont été reléguées au second plan). Tout était permis, et les tenants du " no limits " pouvaient enfin s’exprimer librement. Le néo-romantisme tenait enfin ses hérauts avec Tenue de soirée, talonné de près par David & Jonathan, tous deux marchants sur les traces des mythiques Peter & Sloane. Les divas du dancing se donnaient rendez-vous sur la modulation de fréquence. La simple évocation de Jackie Quartz, Rose Laurens ou Julie Piétri suffit à nous replonger dans le même contentement béat où nous propulsaient leurs récitals d’antan. Aucun courant musical n’était proscrit en témoigne la vague du néo-rockabilly dont les plus grands représentants s’appelaient Jesse Garon, les Forbans ou bien encore le talentueux Billy (qui n’eut malheureusement pas la carrière qu’il méritait).

Mais la musique savait être également radicale avec des groupes tels qu’Indochine aux paroles presque aussi limpides qu’un Haïku de Kyoshi Takahama, ou encore les Avions dont la musique nous faisait planer. Ces groupes savaient exprimer le désœuvrement, la révolte et la colère d’une partie de la jeunesse sans jamais toutefois franchir les limites de la bienséance.

La France pouvait donc s’enorgueillir de régner sur le monde de la pop, même si dans le domaine des groupes la confusion était totale. Les Communards étaient britanniques et les brillants Gold français, le rouge monarchique et les ors républicains se trouvaient mêlés, quand, dans le même temps, l’ambiance swingin’ London s’était invitée à Paris, ville bercée dans un son et lumière permanent. De mémoire d’hommes on avait jamais connu période si faste. Chaque jour apportait son lot de nouveaux talents et l’on ne compte plus ces artistes arrivés à éclosion avant même le printemps. Le monde se donnait rendez-vous dans les émission de la bande FM : ainsi sans sectarisme l’Autriche de Falco (" Der Komissar ") côtoyait tout doucement le Ghana de Bibie sans que personne n’y trouve rien à redire.

Les chanteurs n’étaient pas de sombres idiots dégotés pour leur physique mais de fins lettrés. Les noms de groupes se puisaient chez Godard (Alphaville) et on rendait sans cesse hommages au répertoire classique : Beethoven (" Midnight blue " de Louise Tucker), Henry Purcell (" Cold song " de Klaus Nomi), Chopin (" Lemon incest " de Charlotte Gainsbourg) étaient à l’honneur et faisaient une entrée remarquée sur la scène pop. Eh dieu, qu’ils avaient belle allure parés de leurs nouvelles orchestrations taillées sur mesure !

Dans ce maelström de musique, les paroles ne s’en trouvaient pas sacrifiées, bien au contraire ! Après les calamiteuses années disco, les eighties marquaient le grand retour des chansons à texte. Un vent de liberté soufflait sur les plaines de France, et certains ne se gênaient pas pour poser de vraies questions et mettre les pouvoirs publics en face de leurs responsabilités : que deviennent les valses de Vienne, s’interrogeait inquiet Feldman, quand d’autres voulaient savoir si nous venions pour les vacances ? Le quotidien si souvent oublié trouvait sa place dans la variété dansante. Ainsi les mythiques Kazero dans leur extraordinaire " Thaï na na " réinsufflait un peu de civisme en remettant à l’honneur le rôle du paillasson (" Comme ça j’aurai pas à repasser derrière vous… mais oui, mais oui Madame "). Cette génération spontanée avec à leur tête notamment Partenaire particulier signaient des textes que Roland Barthes n’aurait pas désavoués tant cette génération semblait s’être nourrie de son Degré zéro de l’écriture.

Les dinosaures de la variété, trop vieux pour s’adapter, auraient été bien inspirés de suivre l’exemple de Lennon et commanditer leur propre assassinat pour éviter l’humiliation dont ils allaient faire les frais en décrochant totalement face à cet afflux de sang neuf. Pourtant, certains, bien conscients du risque d’être ringardisés, prenaient brillamment le train en marche alignant succès sur succès avec des chansons époustouflantes. C’est le cas du sémillant Michel " Connemara " Sardou qui, avec son sens de la mesure et le talent qu’on lui connaît, prenait à bras le corps les problèmes contemporains (les guerres de religion, le rôle des femmes, le bac G, etc.) pour les transformer en excitants pour dancefloor. D’autres profitaient de l’occasion pour remonter la pente et faire montre de leur immense talent passé sous l’étouffoir des années 70 : à ce titre la démarche artistique suivie par Herbert Léonard est exemplaire. Remonté sur les planches " Pour le plaisir ", il finit les eighties sur les chapeaux de rut en véritable bombe sexuelle sadienne (" Sur des musiques érotiques ", " Tu ne pourras plus jamais m’oublier ", " Laissez-nous rêver ", etc.).

Même Gilbert Montagné, perdu de vue depuis son " The fool " à l’orée des années soixante-dix, mettait le feu aux pistes avec ses tubes animés d’une je-ne-sais-trop-quelle force aveugle (v. not. le démentiel " On va s’aimer ").

C’était une époque bénie des dieux : on prenait des tickets en partance pour des voyages décoiffants avec Desireless, François Valéry magnifiait " à la française " la rythmique de " Billie Jean " pour son " Elle danse, Marie elle danse ", envoyant définitivement dans les cordes le pauvre Jackson. Même les rescapés de l’ère punk se trouvaient sommés de se convertir ou de périr (v. Elli Medeiros, Tristan, etc.).

Le sens du progrès était perceptible et nous devenions tous d’un coup des fervents hégéliens. Mais n’allez pas croire que tout fut rose durant ces années. Le coup de semonce avait été tiré un soir de juillet 1982 à Séville où les Allemands nous firent payer cher l’Alsace et la Lorraine (qu’on aurait bien donnés pour une place en finale soit dit en passant, il suffisait simplement de le demander gentiment). Mais nous n’y avions guère prêté attention et nous avions tort. Après les décès de Balavoine et de Dalida, il était clair que les années 80 s’en iraient avant l’arrivée des années quatre-vingt-dix. Et pour une fois nous avions raison.

Dès lors, s’opéra un grand retour en arrière, tous ceux qui avaient adoré les années 80 prirent un air affecté de dédain dès qu’un Rubik’s cube était dégainé. Dans un surprenant retournement, les eighties eurent désormais mauvaise presse. Les foules abêties réclamèrent à grand cri le retour à la tradition. Le progrès technique chèrement acquis durant presque une décennie fut voué à disparaître. La bêtise était en marche et c’est peu dire que le progrès ne pesait guère lourd devant ce rouleau compresseur. L’ère du tout synthé commença à décliner. Les musiciens regagnèrent les studios, les instruments acoustiques furent ressortit de leurs étuis et la marche du progrès triomphant stoppa nette. Les esthètes du son assistèrent impuissants à ce formidable retour en arrière, combat d’arrière-garde des Anciens contre les Modernes, c'est-à-dire de la Réaction contre les forces progressistes. Si un mouvement musical fut résolument moderne et social ce fut bien le courant des années 80. Il ne faut donc pas s’étonner que cette période soit systématiquement foulée du pied ou simplement ignorée par les tenants de l’ordre nouveau qui n’est jamais que le retour de l’ancien.

Aujourd’hui les années 80 sont loin, ce vent de liberté qui souffla sur le monde et déracina le mur de Berlin est tombé. Le vague à l’âme saisit le cœur des rescapés des rêves échoués quand musique rimait avec créativité, liberté et imagination. Au seuil de nos nuits illuminées, dans un demi-sommeil magnétique, nous nous surprenons parfois à penser que les eighties ne sont pas encore tout à fait mortes et qu’il suffirait d’une étincelle pour que d’un coup tout reprenne.

Imaginez un soir de gala à Las Vegas, lorsque sous les feux des projecteurs se présenteraient resplendissant dans leurs habits de lumière les " Four François ", combo magnifique constitué de François Feldman, François Valéry, Frédéric François et Jean-Pierre François. Avouez que ça aurait d’la gueule ! !

Publié dans Fulgurances lumineuses

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