Les Beatles ou la révolution tranquille

Publié le par Athalide

Les Beatles ou la révolution tranquille

Les Beatles demeurent, aujourd’hui encore, le groupe le plus important de l’histoire de la pop loin devant n’importe quelle formation présente ou plus lointaine. A bien y réfléchir l’épopée de ce groupe tient du miracle.

En effet, comment imaginer que par le fruit du hasard, alors qu’ils n’étaient encore que des adolescents anonymes, deux des plus grands songwriters de musique populaire se trouveraient, se reconnaîtraient (cela débouchera sur la célèbre griffe Lennon-McCartney) et formeraient la tête de pont de la déferlante pop ? Le fait même que ces deux compositeurs de génie soient nés à la même époque et dans la même ville tient presque du surnaturel. Surtout que le miracle ne s’arrête pas là, le troisième membre s’il ne possède pas le génie des deux autres, s’avèrera être, après s’être arraché à la tutelle envahissante des deux géants, un excellent compositeur. Ajoutons à cela que ces quatre personnalités étaient des musiciens plus qu’honnête et de surcroît d’excellents chanteurs (excepté Ringo Starr), livrant des harmonies vocales qui, dans leur genre, ne seront détrônées que par celles de Crosby, Stills, Nash & Young (combo presque artificiellement constitué). Tout cela concourt à penser qu’il s’agit d’un cas unique au regard de l’histoire de la pop. Brian Wilson était seul, et ses coreligionnaires des Beach boys étaient de piètres musiciens. Les Rolling stones, tout comme les Smiths et Led Zeppelin en leur temps, ont leur duo de compositeurs mais l’un écrit les paroles, l’autre la musique. Les Pink floyd vécurent sous le coup de règnes successifs : l’emprise de Barrett puis celle de Waters et enfin celle de Gilmour. Pete Townshend des Who composait seul. U2 écrit collectivement. Les exemples pourraient être multipliés.

Les Beatles, ce presque groupe de copains d’enfance (si ce n’était l’arrivée en dernier lieu de Ringo Starr), ont, en moins de huit ans passés sous les feux des projecteurs, imposé une esthétique pop, synthèse de la plupart des styles musicaux.

Si à son origine le groupe se veut résolument rock, déjà certaines mélodies et la qualité des harmonies vocales ouvrent leur musique à des influences issues d’un métissage entre la chanson populaire et la musique noire américaine. Ces influences se confirmeront dans les deux albums suivants. A hard day’s night est, à ce titre, l’album le plus marqué par la musique noire. Il faut attendre Rubber soul et surtout Revolver pour voir apparaître de nouvelles influences déterminantes pour la suite de l’histoire de la pop. Une plus grande attention est portée à la production et au son. Le groupe en précurseur de la World music (même si cette appellation, dénuée de sens, n’existe pas à l’époque) introduit des instruments indiens et n’hésite pas à les fondre dans une architecture de type pop (" Norwegian wood ") ou au contraire à les laisser dans leur contexte d’origine (" within you, without you " sur Sergent’s Pepper). Ajoutons à cela la volonté d’exhumer de vieux instruments (telle l’épinette sur " In my life ") ou des instruments rarement utilisés à l’époque dans la musique rock (le cor anglais dans " For no one " sur Revolver ou plus tard la trompette classique sur " Penny Lane "). C’est en réalité ici que se joue la fusion entre le rock (mort lors du départ d’Elvis en Allemagne ou avec l’aile de la Cadillac, c’est selon) et la chanson (qu’on  n'appelle pas encore variété) pour donner naissance à ce qui sera dénommé pop-music (moins daté historiquement que la traduction littérale de musique populaire). Dès Revolver, le groupe se lance dans des expérimentations sonores – déjà entreprise plus épisodiquement auparavant notamment avec l’invention du feed back sur " I feel fine " - avec l’utilisation de bandes passées à l’envers, la création de boucles répétitives (v. not. " Tomorrow never knows "), d’effets sur la voix et de solo de guitares joués à l’envers (" I’m only sleeping "). Le tout s’effectuant avec une sorte de fidélité affichée à la musique populaire anglo-saxonne et à la musique noire (" Got to get you into my life "). C’est finalement Revolver qui fort logiquement, car n’est-ce pas cet instrument qui sert à donner le départ des courses en athlétisme, donne le départ de la course de vitesse vers l’irrésistible sophistication pop, compétition où tout les groupes se trouveront finalement engagés mais en retard car en en donnant le départ, les Beatles ont également pris une longueur d’avance sur tous leurs concurrents.

Cet album impulse donc ce mouvement irréversible de la musique pop. Bien qu'il soit encore à la césure entre tradition et modernité, il peut cependant être légitimement considéré comme une pièce maîtresse dans l’histoire de la pop.

L’année 1967 marque véritablement la montée en puissance de leurs conceptions et de leurs expérimentations. Ce sont les premiers à concevoir un album comme un tout et non plus comme une simple suite de chansons, lançant ainsi la mode des albums concepts. Ils sont également les premiers à prendre autant de soin dans la confection des pochettes. À ce stade celle de Sgt Pepper’s est véritablement novatrice puisqu’elle offre pour la première fois les paroles des chansons mais également un certain nombre de gadgets en carton à découper soi-même. On a pas assez vu à l’époque, combien ce disque avait contribué à ce que la pop soit prise au sérieux. Côté expérimentations le simple bidouillage de studio se raffine, s’institutionnalise et Sgt Pepper’s ouvre la voie aux premières séances fleuves de studio. Leur premier album (Please, please me) avait été enregistré en 15 heures, le Sergent Poivre nécessitera pas moins de 4 mois d’enfermement en studio, chose tout à fait extraordinaire pour l’époque. Musicalement, l’utilisation de bruitages réels, l’enchaînement de certains morceaux mais surtout l’appropriation par la musique pop des expérimentations de la musique contemporaine (Stockhausen notamment sur " A day in the life "), en passant par une amélioration importante de la technique d’enregistrement permet aux Beatles, là encore, de poser les jalons de la musique populaire en opérant une synthèse entre musique noire et blanche, rock / chanson, et en autorisant tous les mélanges de genres (rock, jazz, classique, world music). Bref, ils ouvrent des portes et montrent que dans la musique pop rien n’est impossible même si tout n’est pas encore possible. Fin 1967, l’essentiel de leur contribution musicale a été effectuée. Ainsi le quarante cinq-tours double face A - sorti avant Sgt Pepper’s - " Strawberry fields " / " Penny Lane " où s’exprime sur chaque face le génie des deux frères siamois est le réceptacle et un bon résumé de l’essentiel des apports des Beatles à l’histoire de la musique populaire : incroyable sens de la mélodie, perfection vocale et sonore, arrangements originaux et ambitieux. Le groupe innove également en tournant lui-même un film qui, par bien des côtés, peut être assimilé aux débuts balbutiants du clip vidéo (Magical mistery tour). La bande originale contient d’ailleurs quelques joyaux tels que " I’m the walrus " dont quelques-unes des trouvailles (gimmick clavier, orchestration baroque fouillée, insertion d’une émission de radio en directe, etc.) seront utilisées jusqu’à la corde par la suite (de ELO en passant par Tears for fears).

L’aventure se poursuit avec la volonté tacite de retourner vers plus de simplicité. En cela le Double blanc (là encore, un coup de génie marketing que de livrer un album sans nom à la pochette immaculée dont chaque exemplaire est numéroté) et Let it be sont symptomatiques de cette volonté de retourner aux racines de la musique. Cependant, le Double blanc leur permet encore d’ouvrir des horizons nouveaux à la pop en posant les bases d’une musique délibérément plus radicale et débridée (" Helter skelter ") et en sortant de son cénacle la musique purement expérimentale (" Revolution 9 " et son lancinant " number nine " répété ad libitum). Pour le reste, ce double album – dont les mauvaises langues disent qu’il y avait de quoi faire un exceptionnel album simple – permet à chacun de s’exprimer en affichant une impressionnante palette de styles (rock, chanson, croonerie, berceuse, pochades, compositions purement pop, folk, jazzy, etc.). Les formats de diffusion radios imposent des chansons courtes, qu’à cela ne tienne, les Beatles avec " Hey Jude " font exploser la norme avec un titre dont la durée dépasse de près du double les canons habituels. Les radios suivront en diffusant cette chanson sans la couper. La victoire peut paraître mince mais elle est en réalité déterminante car elle élargit le champ des possibles de la pop.

Avec Let it be, s’ouvre une nouvelle ère : la caméra fait irruption lors des séances de répétitions et d’enregistrements avec tous les inconvénients de ce type de documentaires : l’image d’un groupe uni se fissure et le film – au demeurant fort intéressant – met à jour les blessures tenues secrètes d’un groupe proche du clash. La démarche instituée est intéressante et sera par la suite imitée à de nombreuses reprises, mais cette recherche de dévoilement – similaire aux making of en matière cinématographique - a pour principal inconvénient, en pénétrant le secret des studios, d’écorner la magie de la création.

Finalement, afin d’apaiser les tensions entre les membres du groupe, il sera décidé d’inviter l’organiste Billy Preston. Le fait que ce soit un musicien noir américain n’est sans doute pas le fruit du hasard mais l’affirmation de leur amour pour la musique noire qui les influença tant.

Abbey road, dernier album enregistré par les Beatles, qui voit le retour à la console de George Martin, est une ultime tentative de faire un " comme avant ". Il permet d’apprécier une dernière fois " la qualité Beatles " : production impeccable, utilisation intelligente des ressources musicales offertes par le recours à une formation classique, art consommé de pondre des refrains inoubliables ou des chansons destinées à devenir des classiques, perfection des parties vocales et des harmonies vocales. Ils partent en beauté en terminant leur carrière sur un de leurs meilleurs albums, même si pour des raisons assez obscures Let it be, enregistré avant Abbey road, sera le dernier album distribué dans les bacs.

Après 8 ans passés sur le devant de la scène les Beatles se séparent dans la douleur le 10 avril 1970. Leur popularité, loin de décroître se pérennise ce dont témoigne le succès rencontré par la sortie des compilations bleu et rouge en 1973. Dès lors tout le long des années 70, surgit périodiquement la rumeur d’une reformation. Il faudra l’assassinat de Lennon pour que l’espoir cède sa place à la résignation, George Harrison indiquant clairement que " Tant que John sera mort, les Beatles ne rejoueront plus ensemble ". Le 8 décembre 1980, le groupe entre définitivement dans l’Histoire.

Sur la mort de John Lennon : lire l'article ICI

Publié dans Panthéon

Commenter cet article

I've just seen a face 30/03/2008 01:36

Franchement, j'ai réellement apprécié cet article.Article sérieux.Une infinité de bravo.Un fan absolu des Beatles.

Athalide 03/04/2008 05:54


Merci


Lucy in the sky 23/03/2007 17:19

très bon article, merci bcp pour toutes ces informations dont j'avais vraiment besoin.
merci. Bonne continuation.