Léo FERRE - Amour Anarchie

Publié le par Athalide

FERRE Léo

Considéré aux côtés de Brel et de Brassens comme l’un des trois grands de la chanson française, Léo Ferré au terme d’une carrière impressionnante est, des trois artistes, le plus contesté et pourtant, indubitablement, le plus doué. Musicien accompli, poète adoubé par ses paires (dont Breton et Aragon) capable de fulgurances foudroyantes, il aura contribué par son approche musicale et poétique à renouveler la forme de la musique populaire. La panthéonisation de Ferré (un comble pour un anarchiste, même si celle-ci reste de papier) aura conduit le plus grand nombre à ne voir qu’en lui un monument, un des représentants les plus éminents d’une certaine Chanson française – ce qu’il fut assurément – en faisant fi de son apport indéniable à la transformation de la musique populaire.

Brassens et Brel ont avec talent et constance tracé avec patience le même sillon, en livrant d’excellent disques mais sans surprise quant à la forme ou au fond (seul Brel tentera de donner un coup de jeune à ses orchestrations, pour son malheur, car cette incursion est parfaitement ridicule, v. not. « Les biches »).

Ferré aura au cours de sa carrière, tant musicalement que poétiquement, évolué, recherché, expérimenté. Il y a chez lui une indubitable modernité qui ne tourne pas à l’opportunisme. Il a fait exploser les frontières entre les genres, dynamité les formats (avec « Il n’y a plus rien » et « Eh Basta »), imposer une scansion sur ces longs formats avec des textes poétiques coup de poing. Lui, l’éminent représentant de la Chanson française, n’hésitera pas à défrayer la chronique en tournant et enregistrant (La solitude un disque d’une étonnante fraîcheur) avec le groupe Zoo digne représentant du courant pop français à l’orée des années 70.

 C’est également le seul qui dans ses textes ait véritablement exprimé ses idées directement (« Ni dieu, ni maître ») et se soit livré à une critique en règle de l’actualité (la série « Les temps difficiles », « Le conditionnel de variété », « Mon général », etc.)

Aussi à l’aise dans ses habits de chanteur rive-gauche qu’en idole de la génération post-soixante-huitarde dans lequel se retrouvera une certaine partie de la jeunesse française, cet éternel anar, poète véritable, tangentant avec les émotions les plus extrêmes, loin des postures, véritable source de liberté, aura par son œuvre réconcilié musique et poésie et sorti de leur ghetto et de leurs livres les poètes. À ce titre, la connaissance de Baudelaire, Rutebeuf, Apollinaire ou encore Aragon (Ferré chante Aragon est un disque immense) doit beaucoup plus à Ferré qu’à l’Éducation nationale. Cette graine d’ananar aura surtout fait souffler sur la musique un vent de liberté et « ouvert au monde » des générations d’adolescents qui vieillis, n’en reviennent toujours pas de ce jardin secret et luxuriant trouvé au cœur de la chanson française.

 Amour Anarchie (1970)

Le chien / Petite / Poètes, vos papiers ! / La lettre / La « The nana » / La mémoire et la mer / Rotterdam / Paris, je ne t’aime plus / Le crachat

Psaume 151 / L’amour fou / La folie / Écoute-moi / Cette blessure / Le mal / Paris, c’est une idée / Les passantes / Sur la scène

En 1970, Ferré fait un cadeau royal à la musique populaire en livrant un double album somptueux (vendu réunis ou séparément afin de les mettre à la portée de toutes les bourses) sur lequel se trouvent réunis quelques joyaux insurpassables. L’amateur de pop music pure se régalera à l’écoute de « La « the nana » », des pulsations du « Psaume 151 », de la fureur jazz-rock du « Chien » (avec ses paroles assassines) ou du minimalisme sombre du « Mal » chef-d’œuvre de sobriété. L’amateur d’orchestrations plus traditionnelles se délectera à l’écoute de ces chefs-d’œuvre inclassables que sont « La mémoire et la mer » et surtout le bouleversant, délicat et dérangeant « Petite » sur les amours contrariés d’un homme dans la force de l’âge et d’une toute jeune enfant. Ce dérèglement des sens, Ferré le funambule en affronte le vide, le basculement toujours possible vers l’ignoble et l’abomination. Son interprétation insurpassable tout en nuances donne une dimension unique à ses compositions. Il sait trouver les inflexions et le ton juste oscillant entre la colère, la déclamation, le murmure, la puissance enchanteresse de son chant, pour livrer le fond de sa pensée. L’interprétation de « La folie » ou de « Poète, vos papiers ! » suffira à convaincre ceux qui en doutaient. Celui qu’on a trop souvent assimilé au monolithe anarcho-poète, laisse éclater sa palette de talent et de sensibilité, entre légèreté assumée (« La ‘the nana’ »), chansons à la verve jubilatoire (« Poètes vos papiers »), fantaisies à la fausse innocence (« Sur la scène »).

Les arrangements de Jean-Michel Defaye sont, comme d’habitude, somptueux et le son de Ferré impeccable : le tout forme un double album exceptionnel et indispensable, en même temps qu’une merveilleuse introduction à l’univers poétique de Ferré.

 

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frenchpeterpan 20/02/2010 08:49


rien à redire sur cette très belle présentation d'un des tout meilleurs disques de Ferré
j'avais 13 ans quand j'écoutais cela pour la première fois
ce fut un choc profond et "définitif"
"la mémoire et la mer" est sans doute une des plus belles chansons du répertoire